Droit-Numérique.cd, Dossier N° 10 – Mai 2026

La protection de l’identité numérique du salarié en droit congolais : entre surveillance légitime et vie privée

Juriste

RÉSUMÉ

Le numérique reconfigure silencieusement les architectures du droit de l’identité. La RD Congo se trouve saisie dans un mouvement de dédoublement critique, oscillant entre la précarité d’un état civil défaillant et l’hypertrophie d’une identité numérique envahissante. La première, fragilisée par les carences structurelles de l’enregistrement administratif, ne parvient plus à garantir l’univocité juridique de la personne, tandis que la seconde, proliférante et disséminée, recompose l’individu en un agrégat de traces en ligne exploitables. Dans les relations du travail, l’employeur est un respon-sable de traitement des données du salarié. Le recours généralisé à la vidéosurveillance et à la géolocalisation institue un régime de surveillance continue, transformant le lien de subordination en une emprise diffuse. Le lien de subordination se mue en contrôle algorithmique. Les principes de protection des données des salariés sont souvent détournés. L’identité numérique devient outil de profilage et de discrimination. Le cadre juridique reste formel mais ineffectif. Dans la pratique profes-sionnelle en RD Congo, il s’impose une domination capitaliste de l’employeur, au détriment de la vie privée et de la dignité du salarié.


PROLÉGOMÈNES

La loi n° 87/010 du 1er août 1987 portant Code de la famille ancre l’identité dans l’état civil. Il est de principe que tout individu né vivant et viable y est déclaré dans un délai de trois mois[1]. Mais, en réalité, de nombreux congolais naissent sans enregistrement officiel, dans un contexte marqué par une dynamique démographique soutenue. Les mécanismes administratifs peinent ainsi à épouser les réalités du terrain[2]. Il en résulte une fragilisation de la fiabilité de l’identification civile des citoyens congolais. S’ensuivent, de manière corrélative, des risques accrus de falsification et/ou d’usurpation d’identité[3].

À l’ère du numérique, la théorie des technologies de soi s’avère particulièrement éclairante pour comprendre la redéfinition de l’identité en RD. Congo[4]. Au fur et à mesure, les internautes congolais investissent leurs données personnelles dans les réseaux sociaux numériques. Ce qui fait que, de nos jours, la RD. Congo compte plus de 68 millions de connexions mobiles et près de 40 à 45 millions d’internautes.[5] Ces données statistiques représentent un taux de pénétration d’environ 40 % à 57 % de la population.  Ce taux grandissant de pénétration des TIC[6] et de l’internet généralisé change les représentations de la présence[7].

En RD. Congo, l’identité numérique n’est pas sans incidence sur les rapports sociaux. Elle trouve un terrain d’expression dans les relations de travail. L’identification du salarié ne relève plus seulement de données civiles. Elle s’étend désormais à un ensemble de traces numériques[8], susceptibles d’influencer tant l’accès à l’emploi que les conditions de son exercice.

Dès la phase de recrutement, les profils en ligne des candidats sont très souvent consultés par les employeurs. L’identité numérique devient une sorte de critère d’évaluation implicite. Elle peut faciliter l’embauche lorsqu’elle ne présente pas une mauvaise réputation en ligne. Dans certains cas, l’identité numérique devient une cause de stigmatisation de l’accès à l’emploi aux jeunes. La prolifération des diffusions des sextapes en moyenne 10 par semaine à Kinshasa produit des effets lourds sur des victimes en RD. Congo[9].

 Pendant l’exécution du contrat de travail, ces pratiques de contrôle persistent. Elles s’intensifient sous l’effet de la surveillance technologique du salarié[10], justifiée par le lien de subordination[11].  La plupart des entreprises basées à Kinshasa filme et stocke les images de chaque fait et geste des salariés. Le salarié ignore pendant combien de temps ces données sont stockées et leurs finalités exactes. Cette situation favorise certains abus. L’employeur, en tant que responsable de traitement, peut exploiter ou conserver des données au-delà des finalités strictement professionnelles. Les sous-traitants, notamment les banques chargées du paiement des salaires, participent aussi à la circulation et au traitement de ces données.

Après l’exécution du contrat de travail, l’identité numérique du salarié continue de produire des effets concrets. Le salarié conserve souvent une faible connaissance de ses droits relatifs à ses données personnelles et professionnelles et des limites dans le traitement. Cette méconnaissance limite sa capacité à contrôler l’usage, la conservation ou la diffusion de ses informations par l’employeur.

L’identité numérique du salarié se révèle ainsi un enjeu majeur, à la fois juridique, économique et social, exposant les individus à des risques de surveillance, de discrimination et d’usurpation, depuis le recrutement jusqu’au suivi post-contrat de travail.

Face à cet état des choses, on se pose la question suivante : Comment l’identité numérique reconfigure-t-elle les relations de travail en RD Congo, et quels enjeux juridiques, socio-culturels et institutionnels en découlent ?

C’est autour de cette question que s’articulent nos axes de réflexion, auxquels les lignes suivantes apportent des réponses exploratoires.

L’identité numérique se superposerait à l’identité civile en RD Congo. Ceci expose le salarié à des atteintes potentielles aux données professionnelles du salarié congolais.

En RD Congo, la protection des données des salariés resterait limitée tant que l’APD n’est pas encore opérationnelle. Les compétences provisoires de l’ARPTIC dans la protection des données deviennent une sorte de surcharge pour cet établissement public.  La conformité des employeurs dans le traitement des données des salariés serait incertaine et inexistante. Il y a un écart entre les exigences légales et la réalité des pratiques professionnelles, qui renforcent la vulnérabilité presque consentie des salariés.

L’exercice des droits des salariés en matière de protection des données serait encore fragmentaire, particulièrement dans les PME peu sensibilisées. Le traitement des données des salariés ne devrait rester strictement limité aux finalités légitimes liées au contrat de travail. Il est nécessaire de concilier la vie privée du salarié avec les exigences organisationnelles en milieu professionnel. Les groupes syndicaux devraient négocier des conventions collectives en matière de protection des données des salariés en RD Congo. La désignation d’un Délégué à la protection des données dans chaque entreprise renforcerait concrètement la garantie des droits des salariés.

L’analyse de l’identité numérique sur les relations de travail en RD Congo nous exige une démarche méthodologique d’analyse juridique comparative et empirique. Nous analysons les textes juridiques internationaux, nationaux et étrangers sur l’identité numérique dans les relations de travail.  Nous examinons la réalité socio-culturelle congolaise à travers une approche empirique. Nous observons la manière dont les employeurs perçoivent et protègent l’identité numérique des salariés.

Cette étude déploie sa réflexion autour de deux dimensions. La première, centrée sur le passage de l’identité civile à son expression numérique (I), et la seconde, consacrée aux implications et retombées de cette mutation dans les relations de travail en RD Congo (II).

I.   DE L’IDENTITÉ CIVILE À L’IDENTITÉ NUMÉRIQUE

L’identité classique est ancrée dans les registres d’état civil. Elle s’étend désormais dans une dynamique élargie dans les usages numériques. Pour s’en convaincre, il convient d’adopter un regard synchronique sur l’identité en droit civil congolais (I.1) afin d’en dégager les fondements. Puis, étendre la description de l’identité numérique (I.2), à ses mécanismes et à ses effets contemporains.

I.1. Identité en droit civil congolais

L’identité est, au sens classique du droit civil, l’ensemble d’éléments qui permettent d’attester qu’une personne correspond bien à celle qu’elle affirme être ou que la société reconnaît comme telle[12]. Pour notre part, l’identité est l’ensemble des éléments fiables. Ils permettent d’établir la correspondance entre une personne réelle et celle qu’elle déclare être.

Cette approche repose implicitement sur un postulat de fiabilité et d’exhaustivité des mécanismes d’identification civile. Or, en RD Congo, ce postulat est largement mis en échec par les dysfonctionnements structurels de l’état civil[13]. L’identité civile est le reflet de toute personne dans sa relation avec l’État et avec autrui[14]. Elle est le socle sur lequel se greffent les droits et les obligations d’une personne. Elle décrit l’état de la personne qui est un ensemble des qualités auxquelles la loi attache des effets juridiques.[15]

Toutefois, en RD Congo, les données d’état civil sont souvent conservées de manière précaire. À Kinshasa, ces bureaux de l’état civil existent mais travaillent avec des difficultés matérielles remarquables. Ainsi, la définition proposée apparaît excessivement normative et déconnectée des réalités empiriques congolaises. Actuellement, l’identité civile est socialement et institutionnellement construite. Sa fiabilité dépend étroitement de l’effectivité des systèmes d’enregistrement.

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