Droit-Numérique.cd, Dossier N° 12- Juin 2026
Les violences numériques en RDC : Entre banalisation des faits et répression inefficace de la cybercriminalité


Blaise LOLEKA RAMAZANI
Doctorant en Droit
Avocat au Barreau de Kinshasa/Matete
Assistant à la Faculté de Droit de l’UPN
Membre du Conseil d’administration de Droit-Numerique.cd
RÉSUMÉ
| La révolution numérique a transformé en profondeur tous les aspects de la vie en société, donnant naissance à un nouvel espace de communication porté, entre autres, par les réseaux sociaux. Leur usage abusif est devenu source de propagation des violences numériques. Depuis plusieurs années maintenant, il s’observe, sur les réseaux sociaux, une recrudescence de discours haineux, injurieux et diffamatoires, de cyberharcèlement, de sextapes et de deepfakes visant tout le monde, y compris les personnalités publiques. Dans la société congolaise, ces contenus émanent aussi bien de citoyens résidant au pays que des Congolais de la diaspora. Ces derniers profitent, en outre, de leur situation géographique pour s’affranchir des poursuites judiciaires au niveau national. Cette situation fait d’Internet un espace de non-droit où l’État peine à déployer ses moyens de contrainte et de coercition. La présente étude appréhende la notion de « violences numériques » en définissant ses contours et en examinant les formes les plus courantes qu’elles peuvent revêtir. Elle analyse ensuite les mécanismes de leur répression, en mettant en lumière les initiatives congolaises de lutte contre ces fléaux. |
Introduction
Au sens purement classique, la violence en droit pénal est un acte d’agression de nature à porter atteinte à l’intégrité physique ou psychique de la personne contre laquelle il est dirigé. Elle comprend non seulement toutes les atteintes effectivement portées à l’intégrité corporelle mais aussi, les actes ayant entrainé un trouble psychologique, même sans contact avec la victime.[1] La révolution numérique a transformé en profondeur tous les aspects de la vie en société. Elle a bouleversé le rapport de l’homme avec lui-même et vis-à-vis du monde.[2] Le monde, les sociétés dans lesquelles nous vivons se sont totalement « internetisés[3] ». Cette « internetisation » du monde a donné naissance à un nouvel espace de communication qu’est le cyberespace. Le cyberespace est non seulement un espace d’informations, mais aussi un espace d’actions et de rencontres des plus diversifiées avec des échanges de tous genres.[4] Il a créé de nouvelles opportunités de même qu’il a ouvert la porte à de nouvelles formes de criminalité et de violences en ligne. Ces violences sont qualifiées de « violences numériques, cyberviolences, violences en ligne ou violences électroniques ».
Il s’agit en réalité de tout acte commis, facilité, aggravé par l’usage des NTIC qui entraine ou susceptible d’entrainer un préjudice physique ou psychologique, y compris d’autres atteintes aux droits et libertés fondamentaux.[5] En d’autres termes, les violences numériques englobent « tous les actes agressifs, harcelants ou abusifs commis par le biais des technologies numériques qui portent atteinte à la dignité, à la sécurité ou aux droits d’une personne ». Les effets de ces actes ne se limitent pas seulement en ligne. Ils donnent souvent lieu à des violences hors ligne, dans la vie réelle, comme des actes de coercition, des violences physiques et même le féminicide[6]. Leurs effets sont réels sur la victime avec des impacts tant psychologiques (anxiété, dépression, perte d’estime de soi, troubles du sommeil), sociaux (stigmatisation, exclusion, difficultés scolaires/professionnelles), que physiques (suicide, automutilation, etc.).
Les violences numériques ciblent toute personne, homme comme femme de tous les âges. Toutefois, les statistiques démontrent qu’elles touchent beaucoup plus les femmes que les hommes. Selon ONU Femmes, une femme sur 3 dans le monde subit des violences dans sa vie et 58% des femmes sont confrontées à des violences numériques[7] particulièrement celles qui ont une forte visibilité publique en ligne, à savoir : les militantes, les journalistes, les femmes politiques, les défenseuses des droits de l’homme et les jeunes femmes dites influenceuses sur les réseaux sociaux. Les répercussions des violences numériques sont encore plus graves pour les femmes confrontées à des formes plus croisées de discrimination, notamment en raison de leur race, de leur handicap, de leur nationalité, de leur identité de genre, de leur tribu ou ethnie.
Les violences commises en ligne ne sont pas le fruit du hasard. Elles s’amplifient grâce aux propriétés du cyberespace. Ce dernier abaisse les barrières morales, facilite le passage à l’acte de l’agresseur et rend plus vulnérable les victimes. Sans être exhaustif, ces propriétés sont entre autres : l’anonymat des auteurs, le caractère parfois transfrontière des violences, la volatilité des données numériques, l’expansion de l’IA, créant une véritable culture d’impunité sur Internet. Le cyberespace permet la commission de plusieurs formes de violences. Les formes les plus proéminentes sont entre autres : le harcèlement en ligne, le chantage et la diffusion d’images intimes sans consentement (sextapes), les discours haineux et sexistes, la cyberintimidation, les deepfakes, tels que des images pornographiques truquées, ou des contenus audios modifiés par l’IA, la désinformation, l’usurpation d’identité, etc.
Dans la société congolaise, les contenus violents émanent aussi bien des Congolais résidant au pays que ceux de la diaspora. Ces derniers profitent de leur situation géographique pour s’affranchir des poursuites judiciaires au niveau national. Cette situation fait d’Internet un espace de non-droit où l’État peine à déployer ses moyens de contrainte et de coercition. Elle soulève plusieurs interrogations qui peinent à trouver des réponses adéquates :
Quelles sont les formes que les violences numériques peuvent revêtir sur Internet, espace dématérialisé où toute personne est susceptible d’être auteur ou victime du cybercrime ? Pourquoi le système pénal [congolais] ne semble pas réprimer efficacement ce type d’atteintes à la personne ? Est-ce lié aux difficultés techniques de réguler les échanges dans le cyberespace marqué par l’anonymat de ses acteurs ? Ou alors les violences numériques ne sont-elles pas des infractions au regard de la loi congolaise ? Pour y répondre, la présente étude se propose de comprendre, dans un premier temps, la notion de « violences numériques » en définissant ses contours et en examinant les formes les plus courantes qu’elles peuvent revêtir (1). Dans un second temps, elle analyse les mécanismes de répression de ces violences, tout en mettant en lumière les initiatives congolaises de lutte contre ces fléaux (2).
